Première encourageante dans les transports interurbains de l’agglomération lyonnaise : une journée de grève inter-entreprises
Mis en ligne le 8 mars 2014 Convergences Entreprises
Si les salariés de la SNCF ou des gros réseaux de transports urbains, comme la RATP à Paris ou les TCL (Transports en Commun Lyonnais), doivent souvent faire face aux discours anti-grévistes du type « ces privilégiés sont encore en grève ! », c’est beaucoup moins le cas de ceux du transport interurbain de voyageurs. Plus dispersés, moins organisés syndicalement et également soumis depuis 2007 aux lois de Sarkozy sur le « dialogue social » et le service minimum, nombreux sont les salariés de ce secteur à n’avoir jamais fait grève, voire à ne jamais se l’être fait proposer. Mais le mécontentement qui s’est exprimé dernièrement chez ces conducteurs, notamment dans la région de Lyon, pourrait bien changer la donne.
Dans ces entreprises comme dans beaucoup d’autres, le mécontentement, lorsqu’il s’exprime individuellement, se voit inévitablement opposer un « si vous n’êtes pas content, la porte est ouverte ! ». De fait, le nombre des salariés qui quittent une de ces entreprises pour aller voir si l’herbe n’est pas plus verte ailleurs et rejoindre le transport urbain, ou essayer de se reconvertir, est de plus en plus élevé. Ce « turn-over », n’est d’ailleurs pas étranger au sentiment d’impuissance ressenti par une partie des salariés les plus combatifs. L’idée selon laquelle « la grève, pourquoi pas, mais les nouveaux ne la feront jamais » est un lieu commun, sans compter, comme dans bien des petites structures, la quasi-absence de militants syndicaux. Malgré ces obstacles, auxquels s’ajoute l’esprit d’entreprise « familiale » entretenu par les directions, l’opinion qu’« on a tous les mêmes problèmes », que « c’est la convention collective qu’il faut changer » et qu’« au bout de la chaîne ce sont les mêmes actionnaires » s’exprime de plus en plus, dans les dépôts ou dans les discussions en bout de ligne. Et pour certains, salariés ou syndicalistes combatifs, organiser un mouvement de grève réunissant les salariés de toutes les entreprises de transport interurbain est devenu un objectif.
C’est après que la carte des Cars du Rhône a été refaite l’été dernier que deux délégués syndicaux, l’un de l’UNSA chez RNA (Rhône Nord Autocars, environ 130 conducteurs chargés de lignes du nord-ouest lyonnais principalement), l’autre de la CGT chez Autocars Planche (plus de 330 conducteurs, même secteur), ont décidé de concrétiser ce projet. Cette refonte du réseau départemental avait été utilisée par la plupart des entreprises de l’agglomération lyonnaise pour refaire les grilles de service des conducteurs dans le but de tirer un peu plus sur la corde en augmentant les coupures non rémunérées, en supprimant des primes.
Des revendications communes
Le mécontentement a poussé ces deux délégués syndicaux à prévoir ensemble une journée de grève le 6 décembre. Au lieu de réagir uniquement aux récentes dégradations des primes, ils ont mis en avant des revendications offensives que pouvaient s’approprier les salariés de toutes les entreprises de transport :
- Un taux horaire pas inférieur à 12 euros de l’heure ;
- Une meilleure indemnisation des coupures ;
- Des embauches à temps plein ;
- La remise à plat des accords d’annualisation du temps de travail ;
- L’amélioration des conditions de travail.
Avec une idée en tête : faire entendre la colère des salariés au-delà de leur entreprise, jusqu’à la tête des grands groupes et dans les négociations nationales de la convention collective.
Conscients que leurs organisations syndicales respectives ne leur permettraient pas, par manque d’implantation mais aussi de volonté, de relayer leur initiative, ces délégués ont tenté de contacter les militants d’autres entreprises, sans distinction de syndicat.
Le bouche-à-oreille remplissant son rôle, cette initiative est venue à la connaissance de salariés de Rhodalia (groupe Transdev, environ 250 conducteurs chargés principalement de lignes du Sud de Lyon), lesquels, suite aux modifications de services mais aussi aux récentes élections, avaient commencé à se réunir avec leurs nouveaux élus du personnel CFDT et envisageaient un mouvement de grève avec des revendications similaires. Si la date du 6 décembre leur a paru trop proche, l’idée de se joindre à un mouvement commun était lancée.
Ce 6 décembre, donc, seuls les salariés de RNA et Planche, dont les dépôts sont situés vers Villefranche-sur-Saône, au nord de Lyon, étaient appelés à la grève. Mais avec plus de 50 % de grévistes chez Planche et une manifestation à Villefranche de plus de 70 grévistes réunis derrière une banderole « Keolis-Veolia même combat ! », cette première journée de lutte commune a été vécue comme un succès encourageant. D’autant plus que des délégations d’autres entreprises de transport se sont rendues à cette manifestation en soutien, mais également pour prendre contact en vue d’une suite éventuelle.
Dans les jours qui ont suivi, les organisateurs de cette première journée ont donc décidé d’organiser le 15 janvier à Vénissieux une rencontre la plus large possible afin de préparer une nouvelle journée de grève commune le 14 février, avec cette fois une manifestation à Lyon, devant le Conseil général du Rhône.
Cette réunion a confirmé l’écho de l’initiative au-delà de Planche et de RNA. Plus de six entreprises de transport, dont Berthelet, Rhodalia et VFD, y étaient représentées par des délégués syndicaux ou délégués du personnel rassemblés par leur volonté de se battre ensemble, au-delà des étiquettes syndicales.
On échange les expériences, on fait le point sur les obstacles légaux
La rencontre a permis à ces militants, qui n’ont pas tous la même expérience, de faire le point sur la procédure légale du service minimum qui, de par sa complexité, est un vrai obstacle au droit de grève dans ces petites structures. L’une des plus grosses difficultés vient de l’impossibilité légale pour des salariés de se mettre en grève sans qu’un délégué syndical « représentatif » ait posé de préavis. Encore fallait-il en trouver qui accepte de le déposer… Pas toujours évident. Il est arrivé que des syndiqués de telle étiquette, devant le refus de leur propre délégué, aillent trouver celui d’un autre syndicat pour déposer le préavis ! Les fédérations ont brillé par leur passivité, sans parler de la CFDT qui n’a même pas accepté qu’on mette son sigle sur les tracts communs ! Mais l’obstination des salariés aidant, la journée s’est bien préparée.
400 salariés de six entreprises de transport du Rhône en grève
Le 14 février, ce sont environ 400 salariés de six entreprises de transport du Rhône qui se sont mis en grève, dont près de 200 se sont rejoints pour la manifestation à Lyon, scandant des slogans comme « conducteurs de cars, y en a marre d’être smicards ! ». Le nombre n’était pas énorme mais la combativité était au rendez-vous.
Pour ceux qui se sont impliqués dans l’organisation de cette journée de grève, et au-delà, ce doit être le début d’un mouvement en boule de neige, qui devra s’étendre à de plus en plus d’entreprises pour apporter de vraies améliorations.
Pour beaucoup, dont des « nouveaux », c’est une première expérience de la lutte collective active où chacun, à son niveau, s’est impliqué pour convaincre, entraîner, collecter...
Comme quoi, la combativité et la volonté de se coordonner peuvent venir d’où on ne les attend pas. Comme l’a dit un représentant de la CFTC Transport aux grévistes réunis en fin de manifestation : « Aujourd’hui, vous êtes l’étincelle. Il faut faire en sorte que le baril de poudre soit le plus gros possible ! »
16 février 2014, Bertrand KARMANN

Qu’est-ce que le transport interurbain ?
Contrairement aux entreprises chargées de l’exploitation des réseaux urbains, qui réunissent, dans les grandes villes du moins, plusieurs milliers de travailleurs avec d’importants dépôts de bus (plusieurs centaines de conducteurs), les conducteurs de l’interurbain sont rattachés à de beaucoup plus petites structures, de quelques dizaines de salariés en général, très dispersées géographiquement.
Ces dépôts d’autocars peuvent appartenir à d’anciennes régies publiques, partiellement ou totalement privatisées. Si certaines de ces entreprises sont encore « indépendantes », la plupart ont été rachetées au cours des dernières années par l’une ou l’autre des multinationales françaises du transport de voyageurs : Keolis, filiale de la SNCF (VFD, Planche), ou Transdev, liée au groupe Véolia (RNA, Rhodalia).
Cette concentration des entreprises de transport est allée de pair avec la baisse de l’activité tourisme et l’augmentation de celle liée aux délégations de service public, comme le transport scolaire et les lignes régulières départementales, pour lesquelles ces entreprises sont mises en concurrence, souvent par les Conseils généraux.
Pour les salariés, cette évolution s’est traduite par une dégradation des conditions de travail et des salaires. Alors que le salaire de base, qui tourne aujourd’hui autour de 10 euros/heure, s’est rapproché du smic au fil des ans, de moins en moins de conducteurs peuvent compter sur les primes liées aux sorties touristiques. Alors que l’activité se rapproche de plus en plus de la régularité et de l’intensité du transport urbain, les largesses consenties aux employeurs par la convention collective du transport interurbain ont été utilisées à fond pour intensifier l’exploitation des salariés : temps partiels imposés, travail 6 jours sur 7, amplitude de travail pouvant dépasser les 13 heures, coupures dans la journée pas ou peu indemnisées, horaires de travail flexibles et modifiables à souhait, etc.
P. C.
Les grévistes, otages du service minimum !
Depuis 2007, beaucoup d’embûches se trouvent sur la route des grévistes du transport. Car cette entrave au droit de grève qu’est l’organisation d’un service minimum depuis Sarkozy, et qui fut à l’époque largement contestée par les salariés de la SNCF, s’applique bien à tous les employés du transport terrestre.
Il s’agit dans un premier temps de déposer une « alarme sociale » (par un Délégué Syndical d’un syndicat représentatif, pas si courant dans les plus petites structures), qui doit ouvrir une période de négociation préalable de 8 jours. S’ensuit le dépôt du préavis, qui doit précéder de 5 jours la date effective du début de la grève. Enfin, chaque gréviste doit se déclarer plus de 48 heures avant le début du mouvement : c’est la déclaration individuelle d’intention de faire grève (au total, 13 jours préalables minimum).
On voit l’opportunité pour les entreprises, lors de chacune de ces étapes, de peser individuellement ou collectivement sur les conducteurs ou sur les organisations syndicales. Dans certains cas, la complexité de la procédure peut pousser les directions à une sorte de bluff sur le caractère illégal de la grève, autre moyen de ne pas la faire aboutir.
Philippe CAVEGLIA

