Julia Latynina
Mis en ligne le 3 juillet 2012 Convergences Culture
Étonnant parcours, de cette romancière russe. Célèbre aujourd’hui pour ses thrillers haletants, son éditeur français nous la présente également comme une journaliste économique « connue pour son opposition à Poutine et son franc-parler ». Certes, dans la même mouvance oppositionnelle moyennement subversive, favorable à un essor capitaliste « civilisé ». Mais en fouillant sur Internet on en apprend plus.
En réalité, Julia Latynina est une jeune ex-universitaire (de 46 ans) passée de la philologie (étude des textes anciens) à l’étude de l’histoire culturelle et économique. Au début des années 1990, elle avait publié, entre autres, des articles très pointus sur le rôle de la monnaie et des échanges dans les sociétés archaïques, antiques et médiévales, puis une série de romans de facture très érudite inspirée des contes chinois médiévaux ou de la prosodie de la Grèce antique. Bref, des romans dont « la sophistication » eurent du mal à trouver un public large, comme l’expliquaient les critiques littéraires russes dans les années 2000. Toujours est-il qu’au gré de sa nouvelle carrière de journaliste d’investigation économique et financière, elle s’est reconvertie aux thrillers… qui semblent cette fois avoir fait la fortune de ses éditeurs. Pour l’heure, trois titres ont été traduits en français, où l’humour noir et l’hémoglobine laissent une place plus qu’équitable à l’érudition et la précision de l’universitaire-reporter. On ne se refait sans doute pas, quitte à demander aux admirateurs quelques efforts de lecture ! Que manifestement beaucoup consentent…à juste titre.
La Chasse au renne de Sibérie
En collection de poche Babel noir – éditions Actes Sud.
Le « Renne de Sibérie » en question, c’est l’emblème du combinat métallurgique de Sibérie orientale (cinquième du monde), et le surnom de son oligarque qui règne en seigneur et maître sur toute la région. Ce qui nous vaut un super thriller sur les mille et un canaux de la corruption en grand dans la Russie de Poutine, où l’État, le RSB, les oligarques, les gouverneurs régionaux, les différentes polices, l’armée et les gangsters se tiennent par la barbichette. Parfois difficile de distinguer les uns des autres, au détail près que les anciens services spéciaux de Tchétchénie privatisés sont plus professionnels que les pieds nickelés du crime organisé. Entre autres vétilles des circuits de privatisation, l’art et la manière d’acheter gratis une centrale nucléaire toujours en chantier ayant déjà coûté au contribuable quelques milliards de dollars ! Et, en prime, pour les érudits, une évocation réjouissante des turpitudes comparées de l’accumulation sénile du capital en Russie postsoviétique et de l’essor d’un capitalisme encore féodal des villes italiennes du XVIe siècle.
Reconnaissons-le, on se perd souvent dans les montages économico-financiers des parties en présence, et leurs tortueux calculs mafieux. Un conseiller financier très au fait des astuces et traitrises de la juridiction commerciale russe (ou de son absence !) serait le bienvenu. Apparemment, les hiérarques des mafias russes en tous genres n’en manquent pas… contrairement au lecteur !
Caucase Circus – La trilogie du Caucase 1
Actes noirs- Actes Sud.
Il s’agit cette fois du premier volume d’une trilogie consacrée aux guerres intestines du Caucase, ravagé par la corruption des dignitaires locaux et ceux de Moscou, sur fond d’affrontements entre Tchétchènes, séparatistes et terroristes de diverses obédiences, services secrets russes, transfuges passés aux Russes et détournements d’oléoducs. L’intrigue met en scène les tribulations d’un jeune « ambassadeur de Moscou » exceptionnellement non corrompu (pour les besoins de la fiction…) aux prises avec les réalités aussi sanglantes que burlesque de la « République d’Avarie », coincée entre la Tchétchénie et la mer Caspienne. Une république de « fantaisie », évoquant semble-t-il les réalités de l’actuel Daghestan. Attentats, tortures, corruption, codes d’honneur tribaux, manigances du Kremlin, dépenses somptuaires et misère noire. L’accumulation semble caricaturale, mais la réalité du Daghestan pourrait dépasser la fiction… Un détour par quelques cartes et articles de Wikipedia sur le Caucase peut aider à s’y retrouver sur l’histoire des différents peuples se déchirant entre eux dans la région. Ce roman, plus que noir, se lit un peu comme une suite de reportages sur le vif. Avec néanmoins une certaine dose d’humour.
Le deuxième volume de cette trilogie du Caucase, intitulé Gangrène , est paru en février 2012 chez le même éditeur. Même veine, dans un contexte encore plus sinistre si possible.
H.C.

