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Archives > Convergences Révolutionnaires > Numéro 82, juillet-août 2012

Égypte : Épreuve de force et marchandages entre Coran et mitraillette

Mis en ligne le 3 juillet 2012 Convergences Monde

Après une semaine d’attente, le résultat de l’élection présidentielle égyptienne, dont le second tour avait eu lieu les 16 et 17 juin, a finalement été proclamé dimanche 24. Et le candidat des Frères musulmans, Mohamed Morsi, a été annoncé gagnant avec 51,73 % des voix, contre 48,27 % à son concurrent, Ahmad Chafik, ex-général et ex-Premier ministre de Moubarak. L’armée s’est, semble-t-il, fait quelque peu tirer les oreilles avant de reconnaître la défaite de son candidat.

Devant le retard de cette proclamation, reculée de jour en jour, une nouvelle manifestation avait eu lieu place Tahrir le vendredi 22 juin contre le pouvoir de l’armée qui gouverne le pays depuis la chute de Moubarak, organisée essentiellement par les partisans des Frères musulmans. Même si leur chef de file, aujourd’hui président, Mohamed Morsi, prêchait le calme et affirmait : « nous n’avons pas de problème avec les forces armées, même si celles-ci ont commis ces derniers jours des erreurs ».

Quelques « erreurs », le mot est gentil ! Car, par avance, le Conseil suprême des forces armées (CSFA) avait pris ses précautions : entre les deux tours du scrutin présidentiel, les juges à ses ordres avaient décidé la dissolution du parlement élu de novembre à janvier dernier, où les islamistes, Frères musulmans et Salafistes du parti El Nour (La Lumière), détenaient la majorité. En même temps, ils avaient limité les prérogatives du futur président.

La concurrence entre la mitraillette et le Coran n’est visiblement pas terminée. Même si les deux sont loin d’être incompatibles. Les Frères musulmans ont pignon sur rue en Égypte depuis longtemps – c’était même le cas lorsqu’ils étaient politiquement interdits –, possédant des banques, dirigeant des affaires et de multiples œuvres sociales qui leur donnent du poids dans les quartiers pauvres. Ils se sont empressés, dès la chute de Moubarak, d’appeler au calme et à l’arrêt des grèves, de faire amende honorable auprès de l’armée, dans le but d’être associés au pouvoir. Bref des « islamiste modérés » comme disent aujourd’hui les gouvernements occidentaux de ces chefs religieux dont l’arrivée au pouvoir pourrait protéger les intérêts de leurs trusts.

Mais l’armée égyptienne, qui contrôle les plus grandes entreprises du pays, n’a, semble-t-il, pas grande envie de partager le pouvoir avec eux. Ce qui lui vaut quelques rappels à l’ordre des USA qui, depuis la chute de Moubarak, voient dans les Frères musulmans une relève potentielle. Selon le New-York Times du 22 juin, Hillary Clinton aurait demandé aux militaires de respecter leur engagement à conduire l’Égypte vers la démocratie, et certains sénateurs démocrates en seraient à regretter l’aide de 1,3 milliard de dollars apportée à l’Égypte si le CSFA continue à ne pas respecter le résultat des élections. Dimanche 24, un message de la Maison blanche pressait l’armée d’accélérer la transition démocratique, en même temps qu’Obama envoyait ses félicitations à Morsi pour sa victoire – et à Chafik pour son sens de l’unité.

Le « moindre ennemi » ?

Le petit jeu entre les chefs de l’armée et les Frères musulmans, fait d’alternance, de bras de fer et de compromis, rend encore plus injustifiable l’attitude de ceux des opposants au régime qui, tout en se disant de gauche, ont trouvé le moyen de soutenir les seconds ou, en tout cas, d’appeler à voter au second tour pour leur candidat, Mohamed Morsi. Un tel appel à voter Morsi, au nom du moindre mal, ou « du moindre ennemi », a été aussi le fait des Révolutionnaires Socialistes, un petit groupe politique lié au Socialist Workers Party (SWP) anglais, qui pourtant se réclame du trotskysme et semble s’efforcer par ailleurs de se lier au mouvement ouvrier égyptien et aux militants syndicaux qui ont joué un rôle dans les grèves de ces dernières années, ou participent à la construction des organisations syndicales indépendantes. Ils ont tout de même eu à s’en expliquer dans leur journal vis-à-vis de ceux de leurs sympathisants ou lecteurs qui le leur avaient reproché, s’excusant d’avoir fait ce choix sans les avoir consultés, tout en le justifiant : « La question est de savoir contre lequel nous préférons militer : un général qui lancera les chars pour affronter les masses ou un Frère musulman vacillant et opportuniste qui peut subir des pressions d’en bas et qu’on peut dénoncer devant ses bases et ses masses ? » Moins de gêne, vu d’Angleterre, de la part des deux branches du SWP lui-même : « En dépit des rancunes des militants envers la Confrérie, voter pour Morsi et contre Chafik est une étape importante pour construire le mouvement révolutionnaire au-delà des élections », écrit le journal du SWP anglais daté du 16 juin. Quant à l’autre groupe Counterfire, sorti du SWP, il présente ce choix comme une application de la politique de Lénine de front unique avec les sociaux-démocrates réformistes face au putsch de Kornilov en août 1917. Rien que cela ! Comme si l’armement au grand jour de la classe ouvrière, proposé y compris aux ouvriers qui avaient des illusions dans le gouvernement Kerenski, pour faire face au putsch militaire, a quoi que ce soit à voir avec l’alliance électorale avec un parti réactionnaire religieux, ou même avec le simple vote pour lui, sous prétexte qu’il a de l’influence dans les quartiers populaires. Pauvre Lénine !

Depuis quelque temps, les Frères musulmans égyptiens ont, à diverses occasions, surtout électorales, repris le chemin de la place Tahrir (chemin qu’ils avaient été parmi les derniers à prendre en janvier 2011). Faisant oublier les longs mois où, à la suite de la chute de Moubarak, se voyant déjà candidats favoris pour le pouvoir et tenant à montrer patte blanche à l’armée autant qu’aux USA, ils s’opposaient à toute manifestation, toute grève.

Les luttes sociales

À défaut d’une alliance entre partis conservateurs religieux et commandement de l’armée, qui semble, pour l’instant, brisée, la guerre pour le pouvoir pourrait bien, pour un temps, redonner aux Frères musulmans ou aux courants salafistes une nouvelle auréole de partis d’opposition à la dictature. Et c’est bien un autre des dangers de la situation. Car ils ont bien des moyens (financiers, œuvres sociales, poids des mosquées) de regrouper autour d’eux une partie des couches populaires mécontentes, comme ils ont captés leurs suffrages aux élections. Pas seulement les leurs, d’ailleurs ; une partie de la bourgeoisie conservatrice des quartiers riches a voté pour eux.

Pourtant, ni l’armée ni les Frères n’ont, jusqu’à présent, réussi à enrayer, depuis la chute de Moubarak, les protestations sociales, les manifestations et les grèves, malgré les arrestations, les procès de manifestants par les tribunaux militaires, sans parler des provocations comme les attentats contre les coptes ou l’intervention des voyous contre les manifestants. Le nouveau régime qui sortira soit des urnes, soit de leur escamotage, aura bien du fil à retordre avec elles. C’est bien là que réside le seul espoir. À tous les militants qui veulent voir la révolution de janvier 2011 aboutir à un véritable changement de se consacrer à les organiser et les développer.

25 juin 2012

Olivier BELIN

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